Capucins de France-Wallonie

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Cinq morts en trois semaines dans le couvent des capucins dans la Drôme

Nouvelles de Crest 4/4
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20minutes.fr La plupart des onze frères du couvent sont tombés malades du Covid-19

[04/20/20]   3/4 en clair

« Porter sa croix » à l’heure du coronavirus

Mélinée Le Priol

Alors que les chrétiens célèbrent, ce Vendredi saint, la Passion du Christ, les souffrances liées à l’épidémie génèrent, pour beaucoup, une expérience spirituelle inédite.

« Ces jours-ci, l’Évangile prend une réalité tout à fait palpable. » Capucin en Algérie, Frère Hubert s’est trouvé, ce printemps, de passage en France – plus précisément au couvent de Crest (Drôme). C’est là que l’a rattrapé la crise mondiale du Covid-19. Quatre frères âgés de cette communauté sont déjà morts des suites de la maladie, et deux autres sont toujours à l’hôpital.

Infirmier, Frère Hubert a mis ses compétences au service des malades. Or la révolte et le découragement qu’il a ressentis l’ont rapproché, dit-il, de plusieurs personnages bibliques. Marthe de Béthanie, d’abord : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort », lâche-t-elle à Jésus au début du récit de la résurrection de Lazare (Jn 11). Cet évangile, les capucins de Crest l’ont lu pendant la messe, dimanche 29 mars, quelques instants avant qu’un appel téléphonique les informe de la mort d’un des leurs. « Dans ces moments-là, on se demande où est Dieu », reconnaît le religieux.

Ces derniers jours, Frère Hubert s’est aussi senti proche des hommes qui passent sans s’arrêter auprès du voyageur blessé, dans la parabole du Bon Samaritain, et même de Pierre reniant le Christ. « Cette épreuve me fait lire autrement tous ces récits, sans jugement pour ceux qui n’aident pas assez les autres parce qu’ils n’en peuvent plus. »

Lui-même n’a-t-il pas renoncé, non sans un sentiment de culpabilité, à garder auprès de lui un frère malade ? « Aujourd’hui, j’ai accepté qu’il parte à l’hôpital. Objectivement, on aurait pu le garder au couvent, mais on n’en avait plus la force. Il n’y a que Jésus et Marie qui peuvent aller jusqu’au bout. Nous devons consentir à être de pauvres gens qui font ce qu’ils peuvent. »

Si Frère Hubert vit ce Vendredi saint comme un « chemin de croix », ce n’est donc pas pour « se comparer » au Christ de la Passion. Ce n’est pas non plus le cas des chrétiens qui se sont confiés à La Croix, en cette Semaine sainte marquée pour eux par la maladie, le deuil ou la solitude. Mais, il faut bien le dire, les parallèles sont parfois frappants.

À Castelnau-le-Lez, en périphérie de Montpellier, Monique Autes en a noté plusieurs. « Jésus lui-même a connu l’angoisse, au mont des Oliviers », commence cette enseignante retraitée de 86 ans, atteinte du Covid-19, avant de raconter que les sensations d’étouffement qu’elle a connues à cause du virus ont généré en elle une « angoisse terrible ».

Elle poursuit : « Jésus accepte sa condamnation comme on accepte sa maladie. Il y a aussi ses chutes à répétition, dans sa montée vers le Golgotha. Moi-même, la nuit dernière, j’avais du mal à respirer, ça n’allait pas du tout… Et puis c’est reparti, comme Jésus s’est relevé sur son chemin de croix. »

Une fois crucifié, Jésus a connu la soif, relatent certains Évangiles. Une expérience qu’a aussi faite Christian Albecker, président de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine. Guéri mais encore convalescent, il s’est trouvé pendant une dizaine de jours, du fait du virus, dans un état de faiblesse qu’il « ne pensait pas possible ». Fiévreux, le corps brûlant, il a redécouvert « la grâce du verre d’eau fraîche », auquel il donne un sens chrétien. « Le Christ nous désaltère définitivement avec l’eau de la résurrection », affirme-t-il en évoquant l’eau baptismale et l’épisode de la Samaritaine.

Comme lui, d’autres malades découvrent ces jours-ci que la vie intérieure « peut être intense, même dans un corps défaillant ». « J’unis mes souffrances à celles du Christ », a-t-on souvent entendu de la part de chrétiens « épuisés physiquement et moralement », qui souffrent tantôt de l’incertitude de leur propre avenir, tantôt d’avoir contaminé des proches plus fragiles qu’eux.

Entre cette crise sanitaire et le Vendredi saint, il y a un autre point commun incontestable : la solitude. En relisant la Passion du fond de sa quarantaine, sur les bords du lac de Neuchâtel (Suisse), la pasteure protestante Marianne Guéroult, malade elle aussi, a été frappée par cette dimension. « Même au jour de la résurrection, Jésus est seul : il n’y a pas une foule immense pour le voir sortir du tombeau ! » Or la solitude, cette quadragénaire qui a déjà connu le deuil et la maladie, la trouve particulièrement douloureuse. « Être séparée de ma fille de 3 ans me déchire », confie celle dont les repas sont simplement déposés devant sa porte, et qui souffre de se sentir « un danger pour les autres ».

Pourtant, cette « traversée du désert » est aussi pour elle une expérience spirituelle. « La quarantaine me renvoie à l’Exode et au Christ au désert. Or dans le désert, il y a toutes sortes de tentations : la révolte, la colère, la peur… C’est là, au cœur de ma finitude, que je peux retrouver le divin. Dieu n’est pas absent de ces moments de nos vies où l’on connaît de terribles traversées. »

L’image de la traversée est aussi celle qui vient à l’esprit d’Évelyne Iffer, infirmière retraitée au nord de Strasbourg. « Nous sommes dans une barque ballottée par la tempête ! », soupire cette luthérienne de 65 ans, dont la plupart des membres de la famille proche sont atteints par le coronavirus. « Cela va se calmer un jour, mais on ne sait quand. Jésus, qui dormait dans la barque, a le pouvoir de tout calmer. »

Dans son Alsace meurtrie par les ravages de la pandémie, Évelyne Iffer s’est mise à prier « peut-être plus ardemment », pour être secourue dans sa détresse. « C’est triste à dire, mais on oublie Dieu quand tout va bien. »

Nombreux sont les chrétiens à faire ces temps-ci cette expérience. « Je n’ai jamais tant prié », avoue une octogénaire confinée dans l’Oise, qui ne voit plus qu’une personne par semaine, pour les courses. « Grâce aux offices télévisés, ma Semaine sainte a commencé dès le lundi, et pas le jeudi comme les autres années », ajoute une autre catholique, dans le Midi, qui vient d’enterrer son père, seule avec son mari. « Attendez, j’éteins KTO, j’étais en train d’écouter le chapelet », nous ont d’ailleurs répondu plusieurs croyants en décrochant leur téléphone.

Dans un tel contexte, la perspective de Pâques paraîtrait presque incongrue. Alors que certains chrétiens peinent encore à comprendre qu’ils seront loin de leur famille ce jour-là, d’autres s’interrogent sur le sens à donner à ce « signe » : « Pourquoi est-on privé de Pâques cette année ? Que cela veut-il dire ? », se demande ainsi Sandrine Risacher, à Wattwiller (Haut-Rhin), éducatrice dans un institut pour personnes handicapées où cinq résidents sont morts récemment des suites du Covid-19.

À 20 km de là, à Morschwiller-le-Bas, Bernard Antony vient quant à lui de perdre son ami Jean-Claude, avec qui il avait tant aimé marcher vers Compostelle. Pourtant, cet homme fervent sera « dans la gratitude », ce dimanche de Pâques. « La séparation est douloureuse, bien sûr, mais je sais qu’il y a une vie après la vie, et qu’elle est bien plus belle encore », assure le septuagénaire. Il dit déjà « parler de temps en temps » à son ami décédé il y a une dizaine de jours.

Cette gratitude, Marianne Guéroult, en Suisse, la goûte aussi, notamment à la vue de la nature qui renaît imperturbablement, à la fenêtre de son appartement. « Alors que mon quotidien est comme arrêté, je suis témoin de la vie qui continue : le printemps est pleinement là ! », se réjouit-elle.

Au couvent capucin de Crest, Frère Hubert attend tout simplement, ce dimanche, « de revenir à la vie ». Il ne peut s’empêcher de penser à Frère Marcel qui, quelques jours avant sa mort du coronavirus à 99 ans, semait dans le jardin de la communauté. « Il est mort dans l’espérance que ses graines donneraient du fruit. De la même manière, nous avons mis quatre de nos frères en terre ces derniers jours, mais nous l’avons fait en croyant à la vie. »

journal.la-croix.com

21 avril 2020 - La Croix - Journal en ligne

Nouvelles de Crest 3/4
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journal.la-croix.com On s’en doutait bien sûr. Mais, en affirmant dimanche soir que le 11 mai ne marquerait pas « le retour à une vie normale », le premier ministre a obligé les Français à regarder la réalité en face : «...

[04/20/20]   2/4 en clair
Coronavirus : les moines capucins de Crest face au mal
Par Gérard Méjean et Solenn de Royer
Récit Nul ne sait comment le Covid-19 s’est introduit dans ce couvent de la vallée de la Drôme. Onze religieux y vivaient. Ils ne sont plus que six aujourd’hui.
Ils sont coupés du monde. Plus personne, ou presque, n’emprunte le chemin, bordé de forsythias et de lauriers-tins, qui mène chez les capucins. Au pied des hauts murs de galets, mangés par le lierre, des boules de buis ont été plantées, et aussi quelques rosiers. Installé à l’ouest de la ville de Crest, dans la vallée de la Drôme, ce couvent du XVIIe siècle, à la façade sobre et austère, est revêtu d’un crépi gris. A gauche de l’entrée, un imposant crucifix en bois comme seul ornement. Et partout, le silence.
Sous la voûte voisine de la chapelle, un panneau présente au visiteur les capucins de la maison. Il y a encore deux semaines, onze portraits figuraient derrière la vitre plastifiée. Il n’y en a plus que six. Les photos des frères Pierre, Emmanuel, Armand, Marcel et un autre Pierre, emportés ces derniers jours par l’épidémie, ont été retirées et placées dans la chapelle, où prient les capucins cinq fois par jour, de laudes à complies.
Personne ne sait comment le virus est entré ici. Avant même que les premiers symptômes n’aient été diagnostiqués, les frères avaient commencé à se plier aux consignes sanitaires : gestes barrières et désinfection des surfaces à l’eau de Javel. Cela n’a pas suffi. Les uns après les autres, parfois plusieurs en même temps, ils sont tombés malades. Certains s’en sont remis, d’autres non.
Frère Emmanuel, 94 ans, s’est éteint le premier, le 25 mars. Ordonné prêtre le 10 mars 1951, cet homme originaire de Taulignan, dans le sud de la Drôme, vivait depuis quinze ans au couvent de Crest, qui accueille des frères âgés. Secret, Emmanuel Fabre se dévoilait peu devant ses frères. Cet homme solide et pragmatique s’épanouissait davantage dans la vie pastorale, à Clermont-Ferrand, où il vécut longtemps, ou à Angers. « Il était toujours partant pour une mission », raconte frère Lucas, le « gardien » (responsable) du couvent.
Esprit de pauvreté radicale
Sa barbichette blanche et ses petites lunettes cerclées lui donnaient l’air d’un amish. Les derniers jours, il ne sortait plus de sa chambre, même avec sa canne. Le 25 mars, frère Hubert lui a apporté une soupe, à 19 h 15. Il l’a avalée. Mais quand le capucin est revenu chercher le plateau, dix minutes plus tard, c’était déjà la fin. Emmanuel est mort dans sa cellule, juste avant la nuit.
Avant le confinement, une cuisinière et une aide à domicile venaient tous les jours s’occuper des religieux ; elles ne le peuvent plus. Depuis, trois infirmières et un infirmier passent deux fois dans la journée visiter les malades. Le reste du temps, y compris la nuit, les capucins eux-mêmes prennent le relais.
Le couvent de Crest, dans la Drôme, où vivaient onze religieux avant l’épidémie de Covid-19. Ils ne sont plus que six aujourd’hui. G. MEJEAN / LE MONDE
C’est frère Hubert, 64 ans, qui a pris la tête de ce petit « commando » de soignants improvisé. En temps normal, cet ancien infirmier vit en Algérie, à Tiaret, sur le haut plateau oranais. En vacances en France, chez des amis, il s’apprêtait à repartir de l’autre côté de la Méditerranée quand le confinement a été décrété. Puis ses frères de Crest l’ont appelé à l’aide. « J’ai été content de remettre ma blouse d’infirmier, que j’avais raccrochée », raconte Hubert Le Bouquin. « Heureusement qu’il est là, c’est un pro, se félicite frère Bruno. Sans lui, on aurait sans doute craqué. »
Ces dernières semaines, le couvent a pris des airs d’hôpital de campagne. Les frères courent de cellule en cellule, affairés. Ils se croisent dans les couloirs, les bras chargés, échangeant un signe, une parole de soutien : « Fais attention à toi », « Va te reposer, je te remplace ». Ni plainte ni colère. « Nous sommes des hommes ordinaires placés dans une situation extraordinaire, résume frère Hubert. Il y a beaucoup d’attention, de solidarité entre les frères. »
Construit autour du cloître, ce couvent occupé par les capucins depuis 1608 est le plus ancien de cet ordre, dont les membres sont appelés à vivre dans un esprit de pauvreté radicale, à la suite de saint François d’Assise. Dans les années 1930, Henri Grouès, le futur abbé Pierre, passa sept ans entre ces murs. Il y prononça même ses vœux le 3 janvier 1937. Mais doté d’un caractère ombrageux et d’une santé fragile, il finit par quitter la vie religieuse, dont il supportait mal la rudesse, pour rejoindre le diocèse de Grenoble, juste avant la guerre.
Pierre n’avait « peur de rien »
Tout au long de leur histoire, les capucins, reconnaissables à leur capuchon pointu et à la cordelette qui ceinture leur robe de bure, se sont illustrés dans les grandes catastrophes, n’hésitant jamais à porter secours à la population. A Paris, ce furent les premiers pompiers, Louis XIV les ayant chargés d’éteindre les incendies à l’aide de seaux en fer. Et quand une grande épidémie de peste décima un tiers de la population de Crest, en 1628, les frères installés dans le couvent continuèrent de visiter les malades.
Après la mort d’Emmanuel, Armand et Pierre ont été transférés à l’hôpital local. Pierre Mazoué y est décédé le 28 mars, le jour de ses 85 ans. Dans les années 1960, cet homme, décrit par ses frères comme un « titi parisien », avait été marqué par le catholicisme social et la mouvance des prêtres ouvriers, alors en plein essor dans l’Eglise de France. Fils de cheminot, il avait été facteur à Beuvrages, dans la banlieue de Valenciennes (Nord), avant de partager la vie de travailleurs immigrés dans un foyer Sonacotra, à Lyon. Le responsable des capucins pour la France, Eric Bidot, qui vécut un temps à ses côtés à Istanbul (Turquie), dit de lui qu’il n’avait « peur de rien ».
Le décès de frère Pierre a créé un grand vide au sein du groupe. Volubile et drôle, il aimait raconter des histoires, le soir au réfectoire, autour de la longue table de bois. Avec frère Armand, il partageait ses souvenirs de la guerre d’Algérie, vécue comme infirmier. Avec frère Bruno, c’est de l’islam, la passion de sa vie, qu’il aimait débattre. Après l’indépendance, Pierre était retourné à Alger pour apprendre l’arabe et l’enseigner en retour aux jeunes issus de l’immigration maghrébine, en France. « A t’entendre, on dirait que tu as vécu dix vies ! », le taquinaient parfois les autres.
Depuis le début de l’épidémie, les capucins tentent de préserver quelques offices. « Ça nous maintient dans la vie, dans le sens de notre vie », explique frère Hubert. Le matin du 28 mars, ils se sont tous retrouvés à la chapelle pour la messe. L’un d’eux a commencé la lecture de l’Evangile du jour : « La mort et la résurrection de Lazare ». Dans ce texte, Marthe, qui vient de perdre son frère, se plaint ainsi à Jésus : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » Jésus lui répond : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Crois-tu cela, Marthe ? » C’est à ce moment précis que l’hôpital de Crest a téléphoné pour annoncer le décès de Pierre. « Pour nous, c’était fort, témoigne Hubert, vivre la mort de notre frère dans ce moment d’espérance. »
L’entrée de la chapelle du couvent de Crest, dans la Drôme. G. MEJEAN / LE MONDE
Le frère qui ressemblait à Jésus
Sur les murs du réfectoire voûté ont été accrochés les portraits de tous les frères du couvent. Lucas et Rayappan, originaires de la région de Pondichéry, en Inde. Sébastien, aumônier des gitans. Noël, l’ermite. Bruno, aumônier dans un hôpital psychiatrique. Il y a Marc aussi, ex-missionnaire au Tchad, et l’autre Pierre, le frère artiste, chanteur et compositeur.
Et puis, il y a Armand. Sur la photo, il a un drôle d’air. Il regarde l’objectif de face, les yeux rougis, empreint de gravité et de douceur. Comme un enfant perdu. Les habitants de Crest qui venaient à la messe chez les capucins l’appelaient « le frère aux cheveux longs ». Un jour, Hubert, avec lequel il a vécu à Reims, n’y tient plus : « Mais enfin, va donc te faire couper les cheveux ! » Armand lui avait alors répondu dans un sourire : « Tu sais, je suis un pauvre type, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ressembler à Jésus… »
Armand Donou s’est éteint à 78 ans, le 29 mars, vingt-quatre heures après Pierre. Au couvent, ce Breton né dans une famille d’agriculteurs à Plouguin (Finistère), était « portier ». C’est lui qui accueillait les visiteurs et répondait au téléphone. Lui, aussi, qui tenait le gîte mis à la disposition des sans-domicile, pour une nuit ou deux. Armand les appelait « les pèlerins ». « Il était proche des petites gens, soucieux de donner une place à ceux qui n’en ont pas », se souvient frère Bruno.
Discret et solitaire, Armand parlait peu. La mélancolie qui voilait parfois son regard puisait sa source dans une expérience douloureuse vécue en Ethiopie, un pays où il fut missionnaire durant la grande famine des années 1980.
« Il s’était vu interdire de distribuer de l’aide alimentaire, raconte Hubert. La famine, on le sait, est une arme de guerre. Il voyait les gens mourir de faim sans pouvoir rien faire. Ça l’a durablement marqué. Il en a gardé une faille, une fragilité. » Jusqu’à la fin, frère Armand se tenait informé des conflits oubliés, et priait pour la paix.
L’adieu au doyen
Pierre et Armand ont été enterrés ensemble, le 1er avril, au cimetière de Crest. Et puis, ce fut au tour de frère Marcel, 99 ans. Doyen du couvent, cet ex-missionnaire en Afrique a été très secoué par la disparition des deux derniers frères, dont il avait été le maître des novices à l’aube de leur vie religieuse, il y a plus de 50 ans.
Breton lui aussi, homme de « douceur » et de « bonté », selon les fidèles qu’il confessait tous les vendredis après-midi dans la chapelle du couvent, Marcel Connault était passionné de permaculture. Le vieux prêtre passait des heures dans le jardin, avec son tablier bleu et ses bottes de caoutchouc, à l’ombre des arbres fruitiers. Il gardait les graines de courge et de melon, qu’il faisait sécher sur une feuille de papier, avant de les planter dans des godets qu’il alignait ensuite dans sa serre.
Le matin du 3 avril, frère Hubert a aidé Marcel à s’habiller pour la messe. Mais il n’a pas voulu y aller, demandant qu’on lui apporte la communion dans sa chambre, ce que Frère Bruno a fait. En fin de matinée, le frère infirmier est revenu passer un coup de balai, mais Marcel le jardinier avait déjà les yeux fermés. Hubert s’est assis à côté du lit : « Tu peux t’en aller tranquillement si c’est l’heure, Marcel ; ou rester encore un peu avec nous si tu veux… »
Puis Hubert a appelé Sylvie, l’infirmière, et les autres capucins. En arc de cercle autour de lui, ils ont dit au revoir à leur doyen, à tour de rôle. Avant de chanter un Notre Père et un Magnificat. Marcel s’est éteint à midi, dans les bras de Sylvie. Frères Hubert et Sébastien ont eu à peine le temps de lui passer sa robe de bure avant l’arrivée des pompes funèbres. « Quand tout sera fini, on fera une grande célébration à la mémoire de nos frères », espère Hubert. Deux jours avant Pâques, le 10 avril, Pierre Domergue, le frère artiste, est décédé, lui aussi, à 85 ans. « Tu es une mère pour moi », avait-il glissé ces derniers jours au frère infirmier, qui a veillé sur lui jusqu’à la fin.
Au lendemain de la mort de Marcel, la ville et l’agence régionale de santé se sont interrogées sur l’opportunité d’exfiltrer du couvent les frères restants. Avant d’y renoncer, considérant que les plus solides des capucins – qui n’ont pas été testés – avaient déjà résisté au virus. Les frères restent donc confinés.
Sur le chemin qui mène au couvent de Crest. G. MEJEAN / LE MONDE
C’est de loin que les habitants de Crest, comme Arlette Maillet, ont appris la mort d’Emmanuel, Armand, Marcel et des deux Pierre. « Il en est parti un, puis deux, puis trois, quatre, cinq… C’est un peu ma famille qui s’en va, regrette cette auxiliaire de vie à la retraite, qui fréquente le couvent depuis vingt ans. Ils méritaient d’être connus. »
Avant le confinement, Arlette passait tous les jours chez les capucins, pour assister aux offices et mettre des fleurs dans la chapelle. Elle y surprenait parfois le frère Marcel, venu chanter seul le Magnificat, après la sieste. Elle restait l’écouter, dans un coin. Mi-mars, il lui avait confié qu’il avait sorti ses plants des petits godets pour les mettre en terre. « Il attendait une belle récolte. »

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